Snacking, collation : avons-nous vraiment faim ?

Le grignotage a changé de nom, pas de nature. Collation, snacking, pause plaisir : comment des mots rassurants nous poussent à manger plus souvent.

NUTRITION ET BIEN-ÊTRE

10/26/20268 min temps de lecture

collation snacking grignotage ralph chassang coach sportif impulsion sport sante
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Quand le grignotage est devenu une habitude acceptable

Il fut un temps où manger entre les repas relevait plutôt de l’exception. On parlait de gourmandise, de petit creux, parfois même de laisser-aller. Aujourd’hui, le vocabulaire a changé. Le grignotage est devenu du snacking. Le petit creux s’est transformé en “pause plaisir”. Et la prise alimentaire de 11 heures est désormais présentée comme une collation parfaitement normale, voire nécessaire.

Ce changement de mots n’est pas anodin. Il permet de rendre une pratique plus acceptable, plus moderne et plus rassurante. On ne grignote plus vraiment : on s’accorde un encas. On ne mange pas parce qu’un produit nous fait envie : on recharge son énergie. On ne consomme pas entre deux repas : on respecte son rythme alimentaire. Mais derrière cette transformation du vocabulaire se trouve une réalité simple : nous avons progressivement été amenés à manger plus souvent.

De la faim réelle à l’occasion de manger

Notre alimentation n’est plus seulement organisée autour des repas. Elle s’inscrit désormais dans une succession d’occasions de consommation : le café accompagné d’un biscuit, la barre céréalière glissée dans un sac, la boisson sucrée prise sur le trajet, le paquet ouvert devant un écran, la petite douceur après le déjeuner ou l’encas de 11 heures. L’industrie agroalimentaire n’a évidemment pas inventé la faim. Elle n’a pas non plus créé toutes les envies de manger. En revanche, elle a appris à exploiter chaque moment de la journée pour y associer un produit.

Une pause devient un moment de consommation.

Un déplacement devient une occasion de sortir une barre emballée.

Une réunion appelle des viennoiseries.

Une séance de cinéma appelle du pop-corn.

Une journée difficile mérite une récompense.

Un coup de fatigue justifie une dose de sucre.

Peu à peu, le produit ne répond plus seulement à un besoin. Il accompagne une émotion, un contexte ou un rituel. Il devient le compagnon de l’ennui, du stress, de la fatigue ou de la convivialité.

Le résultat est visible : en 2024, 89% des adultes déclaraient manger ou boire quelque chose en dehors des repas principaux. Ce chiffre ne signifie pas que toutes ces prises alimentaires sont problématiques, ni que tout le monde mange sans faim. Mais il montre que le “hors repas” est devenu une pratique largement installée dans les habitudes.

Quand le grignotage change de nom

Le mot “grignotage” reste associé à une image négative. Il évoque une personne qui mange machinalement, picore toute la journée et ne sait plus vraiment ce qu’elle a consommé. Il renvoie à une alimentation désorganisée, souvent composée de produits très accessibles et très faciles à manger.

Le mot “collation” est beaucoup plus rassurant. Il suggère une pratique structurée, mesurée, presque recommandable. Une collation semble avoir une place légitime dans la journée. Elle paraît répondre à un besoin physiologique clairement identifié.

Ce changement de vocabulaire contribue à dédramatiser la prise alimentaire. Il nous donne bonne conscience. Nous ne sommes plus en train de céder à une envie : nous prenons soin de nous. Nous ne mangeons pas un biscuit par automatisme : nous faisons une pause. Nous ne consommons pas une barre sucrée parce qu’elle est disponible : nous évitons le coup de fatigue.

Bien sûr, une collation peut être utile. Mais le simple fait de lui donner un nom plus positif ne la rend pas automatiquement nécessaire ni équilibrée. Un produit transformé reste un produit transformé, qu’il soit présenté comme une gourmandise, un encas ou une collation. Et une prise alimentaire automatique reste automatique, même lorsqu’elle est emballée individuellement et vendue comme une réponse adaptée à notre mode de vie.

L’histoire de la collation de 11 heures

La collation matinale à l’école constitue un bon exemple de cette évolution. Elle a été mise en place dans les années 1950, à une époque où certains enfants arrivaient à l’école sans avoir suffisamment mangé. Le lait devait alors contribuer à lutter contre les carences et à compléter une alimentation parfois insuffisante.

Le contexte a changé. Pourtant, l’idée d’une prise alimentaire à 11 heures s’est maintenue dans les esprits. Dans de nombreuses situations, elle a continué à être proposée sans tenir compte du petit-déjeuner réellement consommé par l’enfant ni de l’heure du déjeuner. L’ANSES recommande que les prises alimentaires à l’école s’inscrivent dans un repas structuré, comme le petit-déjeuner ou le goûter, plutôt que dans une collation systématique. Elle souligne également qu’une collation matinale peut augmenter l’apport énergétique quotidien.

À l’origine, il s’agissait donc de répondre à un problème de manque. Avec le temps, la solution a été transformée en habitude générale. Ce qui devait aider certains enfants est devenu une norme que l’on tend parfois à appliquer à tous. C’est ainsi que naissent certaines habitudes alimentaires : une réponse adaptée à une situation particulière finit par être présentée comme une nécessité universelle.

La fausse évidence du “besoin d’énergie”

L’un des arguments les plus efficaces pour banaliser le grignotage consiste à parler d’énergie.

Vous avez un creux ? Il vous faut de l’énergie.

Vous êtes fatigué ? Prenez un encas.

Vous avez du mal à vous concentrer ? Mangez quelque chose.

Vous faites du sport ? Prévoyez systématiquement une barre, une boisson ou une collation.

Le raisonnement semble logique. Pourtant, la fatigue n’est pas toujours liée à un manque de nourriture. Elle peut venir du manque de sommeil, du stress, de la sédentarité, d’une mauvaise hydratation, d’un repas mal composé ou simplement du rythme de la journée. Quant au “coup de barre” de 11 heures, il peut être favorisé par un petit-déjeuner très sucré, qui ne rassasie pas durablement. Manger à nouveau un produit sucré peut alors soulager temporairement la sensation, sans régler la cause du problème. À force d’associer systématiquement fatigue et nourriture, on finit par ne plus écouter les signaux de son corps. On anticipe la faim. On mange par précaution. On consomme parce que l’heure est arrivée.

Une habitude devenue sociale

Le grignotage n’est pas uniquement une affaire individuelle. Il est aussi entretenu par notre environnement. Dans une entreprise, refuser le gâteau posé dans la salle de pause peut paraître excessif. Lors d’une réunion, ne rien prendre peut être interprété comme un manque de convivialité. À l’école, l’enfant qui n’a pas de goûter peut avoir le sentiment d’être différent. Chez soi, ouvrir un paquet devant une série devient un rituel presque automatique. Nous mangeons souvent parce que les autres mangent. Nous acceptons une proposition alimentaire parce qu’elle est socialement valorisée. Dire non à une sucrerie peut sembler plus compliqué que l’accepter, surtout lorsqu’elle est présentée comme une petite attention sans conséquence. C’est là que la dédramatisation joue un rôle important. “Ce n’est qu’un petit biscuit.” “C’est juste une barre.” “Il ne faut pas culpabiliser.” “On a bien le droit de se faire plaisir.”

Pris isolément, ces messages paraissent raisonnables. Personne ne devrait culpabiliser pour avoir mangé un biscuit. Le problème apparaît lorsque ces phrases sont utilisées pour empêcher toute réflexion sur la répétition des prises alimentaires. Ce n’est pas le biscuit occasionnel qui pose question. C’est le fait de rendre normal le biscuit quotidien, puis de présenter toute interrogation comme une culpabilisation inutile.

Dédramatiser ou empêcher de questionner ?

Il est important de ne pas confondre deux idées.

La première consiste à éviter la culpabilité alimentaire. Elle est saine et nécessaire. Manger un aliment plaisir ne fait pas de quelqu’un une personne “sans volonté”. Une alimentation équilibrée ne repose pas sur l’interdiction absolue.

La seconde consiste à banaliser systématiquement le grignotage. Elle revient à dire que toutes les prises alimentaires sont acceptables, à condition de les appeler “plaisir”, “pause” ou “collation”. Cette dernière approche arrange évidemment les fabricants. Plus nous mangeons souvent, plus les occasions de vendre se multiplient. Le marché n’a pas besoin que nous ayons faim trois fois par jour. Il peut gagner davantage en nous convainquant que chaque moment mérite son produit. Le discours devient alors très habile : on ne nous demande pas directement de consommer davantage. On nous explique simplement qu’il est normal de prendre un encas, qu’il ne faut pas culpabiliser et que le plaisir doit rester au centre. Toute remise en question peut ensuite être assimilée à une attitude trop stricte ou culpabilisante. Le problème n’est pas de se faire plaisir. Le problème est de ne plus être capable de distinguer le plaisir choisi de l’habitude entretenue.

Une collation n’est pas toujours nécessaire

L’ANSES rappelle qu’une collation ne doit pas être considérée comme une nécessité générale et qu’elle devrait répondre à un véritable signal de faim. Une prise alimentaire entre les repas peut être pertinente dans certaines situations : un petit-déjeuner insuffisant, un déjeuner tardif, une séance d’entraînement, des besoins énergétiques importants ou une difficulté à manger suffisamment lors des repas principaux. Elle peut aussi être utile pour certaines personnes âgées, qui ont parfois de petits appétits et doivent répartir davantage leurs apports sur la journée. Mais pour une personne qui a pris un petit-déjeuner complet et qui déjeune à midi, manger automatiquement à 11 heures n’est pas forcément nécessaire.

La bonne question n’est pas : “Que dois-je manger à cette heure-ci ?” mais plutôt : “Ai-je faim ?” Cette question simple permet de sortir du scénario imposé par l’horloge, la publicité ou l’habitude.

Reprendre le contrôle de ses pauses

Reprendre le contrôle ne signifie pas supprimer toute collation ni vivre dans la méfiance permanente des aliments. Il s’agit plutôt de retrouver une capacité de choix. Avant de manger entre les repas, on peut se demander : Ai-je réellement faim ou est-ce une envie liée à l’ennui, au stress ou à la fatigue ? Quand ai-je pris mon dernier repas ? Mon repas était-il suffisamment rassasiant ? Est-ce moi qui ai choisi de manger ou le produit qui s’est imposé à moi ? Cette collation répond-elle à un besoin ponctuel ou à une habitude quotidienne ?

Ces questions ne servent pas à culpabiliser. Elles permettent simplement de remettre de la conscience dans une pratique devenue automatique. La collation peut alors retrouver sa véritable place : une réponse ponctuelle à une faim réelle, et non une obligation supplémentaire dans une journée déjà rythmée par les occasions de consommer. Le vrai sujet n’est pas la culpabilité Nous n’avons pas besoin de culpabiliser les personnes qui grignotent. Nous avons besoin de comprendre pourquoi cette pratique est devenue aussi fréquente et pourquoi elle est si facilement présentée comme normale.

Le marketing alimentaire a transformé des produits en compagnons de pause.

Le vocabulaire a rendu le grignotage plus acceptable.

Les habitudes sociales l’ont intégré.

Et la dédramatisation permanente nous a parfois fait oublier une question essentielle : avons-nous vraiment besoin de manger à ce moment précis ?

Une collation peut être utile. Un aliment plaisir peut avoir sa place. Mais aucune de ces réalités ne justifie que l’on transforme chaque envie, chaque fatigue ou chaque moment vide en occasion de manger. Le plus important n’est donc pas de supprimer le plaisir. C’est de retrouver la liberté de choisir : manger parce que l’on a faim, apprécier réellement ce que l’on mange, et pouvoir aussi ne rien prendre lorsque le corps ne le demande pas.

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